« Face à cette maladie, l'arme efficace reste la prévention. Cela doit commencer dans les ménages. » Il y a une semaine, sur le plateau d'une télévision, Dr Fissou Henry Yandaï, responsable de la gestion de l'épidémie de dengue, appelait chacun à nettoyer son environnement immédiat. Le message est juste. Mais il se heurte à la réalité des rues.
À N'Djaména comme dans les provinces, l'insalubrité saute aux yeux. Les immondices entassées sur les routes, caniveaux sales et bouchés, bassins de rétention pollués de déchets, flaques d'eau sale provenant des toilettes… Un terrain idéal pour les moustiques Aedes, qui s'y multiplient. Dans de nombreux quartiers, les ménages attendent encore le passage des agents de la mairie et du ministère pour la pulvérisation.
La mairie de N'Djaména a lancé un calendrier d'intensification des pulvérisations contre la dengue et le paludisme, du 19 octobre au 10 novembre, de 17 h à 20 h 30. Chaque arrondissement est traité pendant deux jours. Les opérations visent notamment les écoles, les centres de santé, les hôpitaux, les lycées, les bassins et les mares. Mais cette opération semble déjà montrer des limites, car en incapacité de couvrir convenablement les quartiers. Le député Djekombe François propose une démoustication aérienne, de nuit, par hélicoptères et petits avions, avec l'appui de l'armée. « Le but de cette opération aérienne souhaitée est de couvrir toute la ville, en espérant que même les moustiques cachés dans les arbres seront débusqués et anéantis », défend-il. Mais là encore, un autre débat se pose. Quelle est la nature des produits dans les pulvérisateurs ? Pour Dr Djiddji Sougoudi, médecin à l'hôpital La Renaissance, « procéder à une démoustication sans précaution et sans un bon produit bien identifié, c'est créer une autre situation sanitaire regrettable. » Il demande à la mairie de rendre publique l'identité des produits utilisés, tout en affirmant que certains pulvérisateurs privés emploient du chlorpyrifos, un produit selon lui dangereux pour l'homme et interdit en Europe, jusque dans les domiciles.
Des prises en charge faibles et des hôpitaux sous tension
Les chiffres officiels du ministère de la Santé publique, arrêtés au 26 octobre, font état de 4 600 cas suspects, dont 353 confirmés, et 14 décès. Mais le médecin Dr Sougoudi parle d'un tout autre tableau : la dengue « est en train de décimer la population ». Il déplore un « silence assourdissant » des autorités et des morts qui « s'accumulent, une hécatombe ». Ces propos sont davantage confortés par plusieurs médias, qui constatent une augmentation inhabituelle d'enterrements dans les différents cimetières de N'Djaména. Le journal Abba Garde a publié dans ses colonnes une enquête qui fait état de 861 inhumations en six jours, entre le 26 et le 31 octobre 2026, dans la capitale.
Dans les structures de santé, la réalité est tendue. « C'est l'hôpital de référence, mais nous ne disposons que de 10 lits de réanimation pour toute la population de N'Djaména et pour l'ensemble du Tchad », témoigne Dr Adjoukouta Bonté, réanimateur au CHU La Référence dans un reportage réalisé par la télévision nationale ce week-end. Pour Dr Sougoudi, les 87 centres de santé de la capitale « ne fonctionnent pas convenablement ». La plupart, selon lui, ne disposent même pas des matériels élémentaires pour prendre en charge les malades qui se présentent. Ni tests de dengue, ni tests de paludisme, et des infirmiers mal formés pour les utiliser. Ce qui rend difficile la détection et la prise en charge appropriée de la maladie dans les centres de santé.
Bien que le responsable en charge de la gestion de la dengue, Dr Yandaï, essaye de défendre un bilan de la riposte, il reconnaît de nombreuses difficultés. « À titre préventif, nous avons déjà organisé des équipes pour la démoustication des écoles. Nous sommes en train de la faire. Du côté de la prise en charge, nous sommes en train de mettre à la disposition des structures publiques les tests de diagnostic pour pouvoir faire un bon screening entre le paludisme et la dengue. Dans les différentes structures publiques, nous avons déjà rendu les tests rapides dans les différents CHU et les 5 hôpitaux de district de N'Djaména. Nous avons également eu 1 700 tests de l'OMS. Nous en avons fait la répartition en incluant également les provinces. La Banque mondiale s'est également positionnée avec 20 000 tests, la commande est en cours. Nous ferons de telle sorte que les tests soient décentralisés dans les différentes structures des urgences publiques. Nous avons également commandé des médicaments, sur la base des besoins exprimés par les différentes structures », explique-t-il. Mais le problème, « nous dépendons beaucoup de l'aide des bailleurs. La difficulté majeure reste le financement, car il faut traiter toute la ville », poursuit-il. Pour la énième fois, le Gouvernement démontre son incapacité à gérer une crise sans les partenaires, sur fonds propre. Les tests viennent de l'OMS et de la Banque mondiale. Les 20 000 autres tests attendus ne sont pas encore là. Pendant ce temps, 4 600 cas suspects sont recensés pour 353 confirmés, un écart qui interroge sur la capacité réelle à diagnostiquer. Et il n'y a que 10 lits de réanimation pour tout le pays.