Le drame de Mouray n’a rien d’une surprise. International Crisis Group a recensé 1 230 morts et plus de 2 000 blessés dans les violences agropastorales entre 2021 et 2024, un niveau qu’il juge sans précédent dans le sud et le centre du pays. Amnesty International, qui a documenté en détail sept épisodes entre 2022 et 2024 dans quatre provinces (au moins 98 morts et plus de 600 habitations détruites), relève que ces affrontements naissent souvent du piétinement des champs par le bétail ou de cultures qui bloquent les couloirs de transhumance.
L’étincelle est banale. Ce qui l’entoure, en revanche, l’est beaucoup moins. Amnesty souligne que la prolifération des armes et l’absence de mécanismes efficaces de prévention et de médiation exacerbent les tensions. Elle pointe aussi une impunité qui reste une caractéristique marquante de ces affaires, malgré quelques poursuites. Un différend autour d’un champ devient un massacre parce que, entre la dispute et la fusillade, presque rien ne fonctionne.
Au-delà des morts et des villages détruits, chaque flambée de violence frappe la base de l’économie. L’agriculture et l’élevage emploient entre 63 % et 75 % de la population, selon la Banque Africaine de Développement (BAD). En 2024, la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) indique que les exportations de bétail ont rapporté 220 milliards de FCFA, soit 8 % des exportations du pays, loin derrière le pétrole mais loin d’être négligeables. L’État affiche d’ailleurs l’ambition de développer la filière : le plan « Tchad Connexion 2030 » prévoit 400 milliards de FCFA d’investissements. Mais il est difficile de moderniser un secteur dont les acteurs s’affrontent continuellement sans jamais trouver une solution pérenne.
Derrière les chiffres, il y a les familles. Amnesty évoque des centaines de familles laissées sans domicile ni source de revenus, sur les seuls épisodes qu’elle a documentés. À Kim, en juin dernier, 219 cases et chambres ont été incendiées et des bœufs et des chevaux emportés, selon le procureur de Bongor. Un village incendié, c’est aussi une saison de culture compromise, des réserves détruites, un cheptel dispersé : des pertes que les bilans humains ne comptent pas.
La perte la plus lourde est peut-être celle de la confiance. Crisis Group décrit des violences qui aggravent le clivage perçu entre le nord et le sud du pays, nourrissent la rancœur des populations sédentaires face à une réponse de l’État jugée insuffisante, et poussent certains, sur les réseaux sociaux, à réclamer des milices d’autodéfense. Une nation tient quand ses communautés se croient protégées par la même loi. Quand elles en doutent, c’est l’autorité de l’État qui s’érode.
Ce qu’il faudrait
Les pistes existent. Amnesty recommande de renforcer la présence des forces de l’ordre, de mener une politique proactive de désarmement, de doter la transhumance d’un cadre juridique cohérent et de redynamiser les comités conjoints de prévention. Crisis Group insiste de son côté sur la sécurité et une justice impartiale dans les zones touchées, avec les habitants associés aux efforts de médiation pour restaurer la confiance. Autant de chantiers qui coûtent moins cher que les conséquences de l’inaction.
À quand la fin des tueries ? Quand l’État aura rendu la paix plus sûre que la riposte. Des couloirs délimités et respectés, des armes retirées, des coupables jugés, des médiateurs écoutés. D’ici là, chaque bilan provisoire prépare le suivant.